Une sieste chez les rebelles Tirage numérique, format carré, 2016 Nous traversons la rizière située à la sortie du village de Kabrousse. Nous sommes sur la route principale, goudronnée, qui se transforme peu à peu en piste de sable fin dans lequel nos pieds s’enfoncent. Pour éviter de trop me fatiguer, je marche bien au milieu du chemin qui est plus dur que sur les côtés. Szabi et Mathias avancent devant moi qui traîne le pas sous un soleil de plomb qui me rappelle la fièvre que j’ai eu la veille et qui ne m’a pas laissé dormir. Deux femmes, chaussées de sandalettes (roses et bleues, il me semble) et portant de très gros sacs sur la tête nous doublent d’un pas sûr et rapide. J’allais me plaindre de la chaleur et de ma fatigue, finalement, je me tais et continue d’avancer. Mathias qui nous guide aujourd’hui, nous montre au loin le panneau qui indique la frontière entre le territoire Sénégalais et celui de la Guinée-Bissau. Il s’agit de la frontière arbitraire établie à l’époque des colonies sans tenir compte des populations locales et qui a divisé de nombreuses familles. Mathias est un Diola (ethnie de Casamance) Sénégalais tandis qu’une partie de sa famille est Diola Bissau-Guinéenne. Nous arrivons à Boudietdiete, là où nous prenons une pirogue pour traverser un fleuve qui est la frontière physique entre les deux pays. Avant de monter à bord les militaires du poste-frontière vérifient nos passeports et notent nos noms sur un carnet de passage. Ils ne prennent pas l’identité de Mathias, comme si cette frontière politique ne le concernait. La traversée est courte, à peine le temps de prendre une photo. Le chemin sur lequel nous continuons est sinueux. Malgré la température d’environ trente-cinq degrés Celsius, nous croisons un motard en doudoune sur l’une des rares motos qui circulent sur cette piste. Après cinq kilomètres de marche nous apercevons les premières maisons du village d’Essoukoudiak (Terre de paix, en diola). Dans le village un groupe d’hommes est assis sur les racines d’un grand arbre devant ce qui parait ressembler à une petite boutique. On se sert tous la main. L’un des hommes, celui qui parait tenir la boutique, est le réparateur de vélos et de radios solaires. Il nous dit qu’il est aussi l’instituteur de l’école. Le vélo qu’il répare aujourd’hui est celui d’Alouis, le chef du village. L’instituteur-réparateur lui donne alors un morceau de chambre à air et Alouis récupère son vélo crevé qu’il tient à côté de lui. Le chef appelle tout le monde à le suivre. Une vingtaine de mètres plus loin nous entrons dans la cour d’une maison où d’autres hommes patientent assis sous un citronnier. Tandis que tout le monde prend place sous l’arbre, Mathias m’interpelle discrètement au coin de la maison. Il dit que maintenant le chef du village va prier pour nous, pour la réussite de notre voyage et pour notre bonne santé. En échange de ces prières, nous devons leur offrir un présent, plus précisément de l’alcool. J’ai du mal à comprendre cet « échange » présenté comme sacré mais qui se troc par de l’alcool… Je donne l’argent pour la boisson à Mathias qui le redonne à un homme qui attend dans l’encadrement de la porte. Il entre dans la maison et revient avec une bouteille de kana local et une brique de vin rouge portugais. J’aperçois à l’intérieur qu’il y a tout un stock de ce vin et alcool de canne à sucre. En allant m’asseoir je comprends que nous sommes en réalité dans le « bistrot » du village et que tout ce rituel est simplement dans le but de payer notre « tournée ». Tous les hommes se servent de très grands verres et nous remercient en proportion de l’alcool qu’ils absorbent. Alors sur le point de repartir, Alouise, le chef du village, se lève pour nous souhaiter, le plus officiellement que cela lui est encore possible, une bonne route. Il nous raccompagne jusqu’à la sortie du village qui est aussi le chemin pour rentrer chez lui. Il tient toujours dans la main le morceau de chambre à air que lui a donné l’instituteur, tout en poussant son vélo qui l’aide à tenir debout. Son corps ivre, irrésistiblement attiré par le sol, balance vers la gauche, vers la droite, vers la sieste. Encore quelques kilomètres pour arriver au point le plus éloigné de notre voyage, le village de Teniat. Sous l’arbre à palabres, nous buvons le thé avec les jeunes du village au son de la musique qui s’échappe d’une radio solaire dans un bidon en plastique pour en augmenter le volume. Fatigué de la marche et de la chaleur, je m’isole un peu plus loin pour faire une sieste. J’essaie de dormir, en vain, sans arrêt réveillé par les mouches qui entrent dans mes oreilles. Sur le chemin du retour Mathias nous annonce qu’il est très heureux de cette journée. Il ne voulait pas nous faire peur donc nous ne l’a pas dit plus tôt, mais nous sommes selon-lui, les premiers « occidentaux » à revenir dans cette zone de la Guinée qui est soi-disant le repère des rebelles indépendantistes qui faisait de la Casamance une zone dangereuse et déconseillée aux touristes. Selon Mathias nous avons effectué une marche « historique » qui prouve le retour de la paix en Casamance.
Dorian Degoutte - 5 Cour Saint-Médard, Bourges - doriandegoutte@hotmail.fr